Conseil de la Paix et trajectoires des Balkans : la diplomatie des promoteurs

Logo du Conseil de la Paix fondé à l'initiative de Donald Trump en janvier 2026
La création du Conseil de la paix (Board of Peace), formalisé lors du Forum économique mondial de Davos en janvier 2026, représente un tournant radical dans la diplomatie contemporaine, et une remise en cause de fond de l’ordre international en vigueur depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Conçue par Donald Trump comme une structure internationale parallèle à l’Organisation des Nations Unies, au départ destinée à superviser la reconstruction de Gaza, cette entité cherche à dépasser sa mission initiale pour s’ériger en un mécanisme global de résolution de conflits fondé sur une logique purement transactionnelle, caractéristique de la vision que Donald Trump a de la diplomatie américaine. Le fait que, selon les statuts de ce Conseil, Donald Trump y siège à vie et y dispose quasiment des pleins pouvoir, interroge sur les objectifs de paix du conseil, qui semble ressembler davantage à un lieu de subordination aux intérêts américains, qu’à une alternative à une ONU jugée inefficace. Le double aspect subordination/clientélisme se retrouve également dans l’obligation pour les États candidats de débourser près d’un milliard de dollars pour acheter leur adhésion.
Pour les États des Balkans, dont certains ont déjà rejoint le conseil, le positionnement vis à vis de celui-ci agit comme un révélateur des fractures profondes entre l’aspiration à l’intégration européenne et la tentation d’un alignement direct et pragmatique avec une administration américaine qui semble de plus en plus considérer le droit international comme un frein à ses intérêts. L’analyse des différentes approches au sein de la région met en lumière une stratégie américaine qui privilégie désormais la gestion des crises par le prisme de l’investissement immobilier et de la normalisation économique, reléguant au second plan les exigences traditionnelles de démocratie libérale et d’État de droit.
Structure du Conseil de la paix
Le Conseil de la paix se distingue nettement de toutes les organisations internationales préexistantes. Sa charte établit une structure de pouvoir hiérarchisée qui place la figure de Donald Trump au sommet d’une pyramide décisionnelle mondiale. La nature même de cette organisation, qualifiée par certains observateurs de « club pay-to-play », modifie la perception de la souveraineté et de la coopération internationale.
La Préséance et les Pouvoirs du Président
Au cœur du dispositif se trouve le rôle du Président, titre détenu à vie par Donald Trump, indépendamment de ses fonctions à la Maison-Blanche. Ce statut implique le maintien d’une influence de Donald Trump sur la géopolitique américaine, même après la fin de son second et dernier mandat à Washington. Selon les termes de la charte, le Président dispose d’une autorité absolue pour inviter ou exclure des membres, approuver les agendas et valider chaque décision prise par la majorité. Cette centralisation extrême du pouvoir est inédite dans l’histoire des organisations internationales modernes. Elle permet à la présidence de modeler la politique mondiale selon ses propres vues, sans possibilité de contre-pouvoir. Le Président nomme son propre successeur, verrouillant ainsi la continuité de sa vision politique.
Le Mécanisme de Financement et les Tiers d’Adhésion
L’innovation la plus controversée du Conseil réside dans son modèle de financement. L’adhésion permanente est conditionnée au versement d’une contribution d’un milliard de dollars en espèces lors de la première année. Les États incapables ou refusant de s’acquitter de cette somme se voient relégués à des mandats de trois ans, dont le renouvellement est laissé à la discrétion totale du Président. Ce système crée une stratification immédiate entre les puissances financières et les nations plus modestes, ces dernières se trouvant dans une position de dépendance politique accrue. Le contrôle personnel de ces fonds par Donald Trump interroge quant à l’intentionnalité réelle derrière ce mode de gestion. En effet, la gestion privée individuelle de fonds publics est à même de susciter des inquiétudes, et pose une question : est-ce le cadre légal d’une politique financière basée sur le détournement de fonds ? Nous verrons comment l’avenir répond à cette inquiétude.
Les Balkans : la diplomatie des promoteurs immobiliers
La stratégie de l’administration Trump dans les Balkans ne date pas du Conseil de la paix, mais celui-ci en constitue l’outil organisationnel par excellence. Le précédent des Accords de Washington de 2020 entre la Serbie et le gouvernement de Pristina avait déjà jeté les bases d’une diplomatie où les flux financiers et les projets d’infrastructure étaient censés gommer les différends ethniques et politiques.
L’Héritage des Accords de Washington
En septembre 2020, la signature de deux documents séparés à la Maison Blanche avait marqué une rupture avec le processus de médiation mené par l’Union Européenne. En évitant les questions sensibles de reconnaissance mutuelle pour se concentrer sur la normalisation économique, l’administration Trump avait parié sur le fait que le développement des affaires précède et facilite la résolution politique. Cette approche qui est désormais l’idée principale sous-tendant le Conseil de la paix présente l’avantage d’une rapidité d’exécution, et de la mise en place d’une continuité fonctionnelle par des accords purement techniques. Mais elle souffre d’un manque de profondeur sur les griefs historiques et les racines des conflits. Le Conseil de la paix étend cette logique à l’ensemble de la région, proposant des solutions transactionnelles immédiates au détriment des réformes structurelles de long terme. Une solution qui peut présenter des avantages sur le court terme, mais dont la viabilité de long terme se heurte à un problème politique beaucoup plus profond. En effet, des accords présentés comme uniquement techniques peuvent être interprétés par une partie de la population serbe notamment comme le moyen d’imposer une reconnaissance politique de fait. Ainsi, la diplomatie de commercial de Donald Trump risque de se heurter, à long terme, au mécontentement populaire, voyant des aspirations politiques et sociales être sacrifiées au profit d’un simple marché.
Le rôle central de Richard Grenell et Jared Kushner
Le Conseil de la paix s’appuie sur un réseau d’influence où les intérêts étatiques et privés se retrouvent. Richard Grenell, ancien émissaire spécial pour le dialogue Serbie-Kosovo et actuel envoyé pour des missions spéciales, agit comme le principal promoteur de la vision de Donald Trump dans la région. Son style, caractérisé par une absence de réserve et une propension à l’ingérence, favorise les leaders régionaux capables de conclure des accords rapides. Parallèlement, Jared Kushner, à travers son fonds Affinity Partners, injecte des capitaux massifs dans des projets immobiliers présentés comme prestigieux, mais dénoncés, notamment par les populations, comme une aliénation grave de l’héritage historique, en Serbie et en Albanie. Cette imbrication entre diplomatie de haut niveau et les investissements privés favorise une diplomatie de transaction où la loyauté envers Washington est récompensée par des flux financiers directs. Une méthode qui peut aussi être interprétée comme une riposte américaine à l’influence chinoise de plus en plus forte dans la région, dont la plupart des pays sont intégrés dans le projet des Nouvelles Routes de la Soie.
Adhésions nationales et trajectoires divergentes
Dans une région où les résolutions de l’ONU sont toujours sujettes à des interprétations contradictoires, et même conflictuelles (à commencer par la résolution 1244), les positionnements respectifs des capitales des Balkans vis à vis du Conseil de la Paix doivent être observées comme l’expression des géopolitiques régionales.
L’Albanie : l’alignement intégral sur Washington
Sous l’impulsion du Premier ministre Edi Rama, l’Albanie s’est imposée comme le partenaire le plus enthousiaste des projets américains. En acceptant l’invitation en tant que membre fondateur du Conseil, Tirana cherche à s’élever au rang de pivot stratégique dans l’Adriatique. Cette collaboration est également un bon moyen d’attirer des investissements qui auraient été inimaginables il y a encore quelques années.
Le projet de l’île de Sazan est l’illustration parfaite de cette nouvelle collaboration. Autrefois base militaire impénétrable, accueillant les bunkers de Enver Hoxha, l’île est destinée à devenir un complexe hôtelier de luxe géré par le groupe Aman, avec un investissement de 1,4 milliard de dollars porté par Affinity Partners. Le gouvernement albanais a accordé à l’entreprise de Kushner le statut d’investisseur stratégique, offrant des avantages fiscaux et des infrastructures gratuites.
Cette euphorie dissimule cependant mal les inquiétudes quant à la transparence de la transaction, et l’impact du projet sur les écosystèmes fragiles de la péninsule de Vlora. Le risque que Edi Rama n’utilise les actifs albanais pour acheter la protection politique américaine, au détriment de la transparence et des normes environnementales, dans un pays qui depuis quelques années se vante de déployer des efforts colossaux de réforme pour avancer sur la voie européenne (allant jusqu’à confier les marchés publics à une IA pour éviter les conflits d’intérêt), est bien réel.
La Serbie : Entre pragmatisme économique et lutte mémorielle
Pour Aleksandar Vučić, le Conseil de la paix peut s’avérer être une alternative attrayante à la lenteur du processus d’adhésion à l’Union Européenne. Pour autant, la Serbie n’a pas reçu d’invitation, ni n’a réagi officiellement à la création du Conseil à ce jour. La diplomatie multivectorielle serbe, s’adressant aussi bien à Washington qu’à Moscou et Pékin, alimente la spéculation quand à la stratégie future de Belgrade. L’approche qu’aura Aleksandar Vučić de cette création purement américaine sera par ailleurs très certainement influencée par le sentiment global de méfiance de la population contre les États-Unis, et de son hostilité vis à vis de la diplomatie marchande de Donald Trump. En effet, ce dernier n’a pas attendu de créer son Conseil de la Paix pour proposer des projets immobiliers très contestés en Serbie, par l’entremise de son gendre.
Le gouvernement serbe entretient en effet une relation privilégiée avec Richard Grenell, que le Président Vučić considère comme un médiateur responsable et sérieux. Le projet visant à transformer l’ancien quartier général de l’armée yougoslave à Belgrade, détruit par les bombardements de l’OTAN en 1999, en complexe hôtelier, était censé sceller cette nouvelle coopération. Cependant, ce projet a révélé les limites de la diplomatie transactionnelle de Donald Trump. En plus d’enquêtes pour corruption, l’opposition féroce de la population a poussé Affinity Partner à se retirer du projet en décembre 2025. Cela a démontré que l’héritage historique de la Serbie ne pouvait être monnayé sans heurt. Dès lors, les réactions négatives aux projets du gendre du locataire de la Maison Blanche, et aux choix diplomatiques d’Aleksandar Vučić, font du cas Serbe un exemple des limites de la diplomatie de marchandage pragmatique.
L’adhésion du Kosovo : occuper l’espace là où c’est possible
Fin janvier 2026, Albin Kurti s’est exprimé sur l’adhésion du Kosovo au Conseil de la Paix. L’objectif affiché est notamment de s’inclure dans une force internationale de paix. Albin Kurti a ainsi évoqué une forme de solidarité de la part du gouvernement de Pristina, considérant qu’ayant bénéficié de l’action d’une force internationale de paix, le Kosovo devait désormais apporter sa participation à celle pour Gaza.
Au delà des déclarations officielles toutefois, il est plus que probable que le Kosovo voit dans le Conseil de la Paix, clairement présenté comme une alternative à l’ONU qui ne reconnaît pas son indépendance autoproclamée, un espace lui permettant d’exister bon gré mal gré à l’international.
Néanmoins, il doit être tenu compte du fait que les relations entre Pristina et Washington, à la base traditionnellement bonnes, ont connu une certaine dégradation du fait de l’approche de Richard Grenell. Ce dernier en effet, bien mieux disposé vis à vis de Belgrade et de Tirana pour le potentiel d’investissements fructueux qu’elles représentent, est porteur d’une nouvelle perception des États-Unis, voyant Pristina comme un obstacle à la stabilité régionale, et donc aux affaires. Dans ce contexte, Albin Kurti peut craindre que le Conseil de la Paix ne devienne un espace de négociation qui permettrait à Washington de conditionner son soutien à son gouvernement à des solutions contestées de normalisation avec Belgrade, tel que des transferts de territoires.
Le Conseil de la Paix dans les Balkans, une alternative à Bruxelles ?
Sur le continent Européen, le Conseil de la Paix, par la vision diplomatique qu’il véhicule, risque de rentrer en concurrence directe avec le modèle de l’Union Européenne, du fait de ses exigences d’apparence moindres. Là ou Bruxelles se révèle très exigeant aussi bien dans le parcours d’adhésion, que dans le « dé-risquage » pour allouer les investissements de la BEI, Washington semble offrir des investissements massifs et une protection diplomatique quasi-immédiatement, sans exigences démocratiques. Richard Grenell, lors du forum de Davos, a explicitement critiqué le modèle européen, affirmant que les économies des Balkans sont « étranglées par Bruxelles » et qu’elles devraient préférer la « voie américaine » fondée sur l’innovation et la liberté entrepreneuriale.
Cette concurrence crée une zone d’instabilité où les pays peuvent être tentés de jouer une puissance contre l’autre. A titre d’exemple, le Monténégro, pourtant en bonne voie pour devenir le 28e État membre, subit des pressions pour s’engager dans des accords de coulisses concernant ses infrastructures portuaires et aéroportuaires, ce qui pourrait retarder son adhésion prévue pour 2028. Cette concurrence insidieuse entre les méthodes transactionnelles du Conseil de la Paix, et les exigences politiques de l’UE, loin de régler la question de la gestion post-conflit de la région, risque au contraire de polariser davantage les forces centrifuges à même de fragmenter les Balkans. Une situation qui pourrait compliquer toute volonté d’autonomie stratégique de cette région clé en Europe.
L’impact à long terme du Conseil de la paix sur les Balkans dépendra de la pérennité de cette organisation et de la capacité d’autres forces à proposer une alternative crédible. Si le Conseil parvient à mobiliser les milliards de dollars promis pour la reconstruction et le développement, il pourrait devenir le centre de gravité politique de la région. Toutefois, les risques de corruption, d’instabilité sociale face à la perte du patrimoine national et aux impacts environnementaux sont réels.
Le modèle transactionnel de Donald Trump, porté par des figures comme Richard Grenell et Jared Kushner, transforme les Balkans en une sorte de Monopoly diplomatique où chaque accord bilatéral est une transaction marchande. Cette vision, si elle est attrayante pour les élites locales par sa rapidité, et l’opportunité donnée aux dirigeants d’inscrire des projets concrets dans leurs bilans électoraux, fait l’impasse sur la complexité d’une région qui a toujours payé le prix fort pour les ambitions des grandes puissances. La division entre ceux qui paient leur place à la table des décisions et ceux qui subissent les accords de coulisses laisse entrevoir un avenir où la paix n’est plus un bien commun, mais une marchandise négociée depuis les sommets de Davos et les résidences de luxe de l’Adriatique.
À propos de l'auteur
Thomas Mikovic
Thomas est analyste en stratégie internationale, diplômé en prospective géopolitique suite à une formation au sein de l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques. Spécialiste des Balkans occidentaux, il a consacré ses travaux de recherche à la diplomatie multivectorielle de la Serbie et s’intéresse aux recompositions stratégiques, aux influences de puissances et aux dynamiques politiques en Europe du Sud-Est.



