Moscou met en garde l’Arménie face à son rapprochement avec l’Union Européenne

Paysage Erevan - Arménie
Le 27 janvier, le ministère russe des Affaires étrangères a réitéré la position selon laquelle il serait impossible pour l’Arménie de poursuivre son rapprochement avec l’Union européenne tout en restant membre de l’Union économique eurasiatique. Cette déclaration intervient peu après que le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan ait réaffirmé la volonté catégorique d’Erevan de rejoindre l’Union Européenne, tout en reconnaissant les contraintes liées à sa participation à l’organisation eurasiatique. La séquence diplomatique illustre le dilemme stratégique de l’Arménie, qui cherche à diversifier ses partenariats tout en ménageant ses relations avec la Russie.
L’avertissement de Moscou sur l’incompatibilité UE-EAEU
Créée en 2014, l’Union économique eurasiatique (EAEU) est une union économique réunissant cinq États post-soviétiques, que sont l’Arménie, la Biélorussie, la Russie, le Kazakhstan et le Kirghizstan. Elle est, en partie, une réponse de la Russie à la politique étrangère européenne dans son voisinage, à travers le Partenariat oriental amorcé en 2009, et vise à rétablir l’influence russe sur les anciens satellites soviétiques.
Lors de la conférence annuelle de bilan de l’activité de la diplomatie russe tenue à Moscou le 20 janvier 2026, le ministre russe des Affaires Étrangères Sergey Lavrov a affirmé qu’ “il [serait] techniquement impossible pour l’Arménie de passer aux standards de l’Union européenne tout en restant membre de l’Union économique eurasiatique”. Il a souligné que cette incompatibilité découle de divergences fondamentales dans les régimes commerciaux, d’investissement et réglementaires des deux organisations. Il a également précisé que ce point avait été discuté “à plusieurs reprises avec les représentants arméniens” dans leurs échanges bilatéraux. Dans ce même discours, le ministre a également insisté sur la dimension politique implicite de cette incompatibilité, affirmant que les normes européennes impliquaient un “alignement complet sur la politique étrangère de l’Union Européenne, y compris vis-à-vis des sanctions anti-russe”. Cette position a été reprise par d’autres responsables russes, tel que le directeur du département des questions européennes du ministère russe des Affaires étrangères, Vladislav Maslennikov. Ce dernier a déclaré le 30 janvier 2026 que “le rapprochement accéléré de l’Arménie avec l’Union européenne ne peut qu’influencer négativement les relations d’alliance avec la Russie et le développement des processus d’intégration dans l’espace post-soviétique”.
L’opposition entre les deux organisations économiques, dans le cas de l’Arménie, n’est pas nouvelle. En 2013, alors que le pays avait considérablement progressé dans son intégration vers les normes et le cadre de l’Union européenne, le processus a bifurqué après une réunion entre le Président arménien Serzh Sargsyan et le Président russe Vladimir Poutine, rendant incompatible l’Accord d’Association entre l’Arménie et l’Union Européenne, alors prêt à être signé.
La stratégie arménienne de diversification de ses partenaires
Les dernières déclarations russes en janvier 2026 sont intervenues en réaction aux déclarations successives du Premier ministre arménien Nikol Pashinyan et du ministre arménien des Affaires étrangères Ararat Mirzoyan sur la volonté catégorique du gouvernement de poursuivre le rapprochement avec l’Union européenne.
Lors de la tenue d’un Forum de Sécurité à Erevan le 14 janvier 2026, Nikol Pashinyan a déclaré : “l’Arménie veut devenir un État membre de l’Union européenne, sans équivoque et sans question”. Dans ce même discours, il a souligné que l’Arménie était consciente de l’incompatibilité entre une adhésion européenne et le maintien dans l’EAEU, mais il a également affirmé : “aussi longtemps que la compatibilité est possible, nous resterons membre de l’EAEU” expliquant que lorsqu’une incompatibilité totale deviendrait inévitable, la décision serait prise avec les citoyens arméniens au travers de l’expression libre de la volonté populaire. Quelques jours après, à l’occasion d’un discours devant l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe le 28 janvier 2026, le ministre des Affaires étrangères Ararat Mirozyan a également insisté sur la détermination de l’Arménie à s’inscrire dans le cadre européen. Il a déclaré que ce choix ”[représentait] la volonté démocratique du peuple arménien d’ancrer son avenir dans la famille européenne des nations, comme reflet authentique de ses valeurs et de son identité” À l’image de ces déclarations, Erevan a traduit en engagements concrets sa volonté affichée d’intégration européenne, dont le processus s’est accéléré en avril 2025 après l’adoption d’une loi lançant formellement le processus d’adhésion à l’Union Européenne. Celle-ci a de surcroît été adoptée grâce à la mobilisation des organisations de la société civile arménienne qui ont permis la proposition du projet de loi après avoir recueilli suffisamment de signatures sur la pétition dédiée.
L’orientation européenne de l’Arménie est par ailleurs fortement encouragée par les dirigeants européens. Lors de la réunion des chefs d’État et de gouvernement à Bruxelles, le 14 juillet 2025, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen António Costa ont salué “le programme ambitieux de réformes de l’Arménie » et noté « les progrès dans le processus de libéralisation des visas ainsi que la récente loi arménienne “sur le lancement du processus d’intégration européenne””. Ces déclarations d’intention ont ensuite été consolidées avec l’adoption le 2 décembre 2025 du Strategic Agenda entre l’Union Européenne et l’Arménie, pour approfondir les cadres de coopération existants et définir des priorités conjointes de réforme politique, socio-économique et sécuritaire. L’Arménie poursuivrait donc sa stratégie de diversification de ses partenariats internationaux, en réaffirmant son intérêt pour l’approfondissement de ses relations avec l’Union européenne tout en maintenant ses liens avec la Russie.
Cette dernière occupe en effet une place centrale dans l’économie arménienne, en tant que premier partenaire commercial, représentant plus de 40 % des échanges du pays en 2024 pour un volume record de 11,7 milliards de dollars, et principal investisseur étranger, avec des investissements concentrés dans des secteurs stratégiques tels que l’énergie, la banque ou l’industrie extractive. Cette dépendance économique pourrait considérablement limiter la marge de manœuvre d’Erevan et sa capacité à agir de manière totalement autonome.
De l’auto-détermination arménienne à l’influence de Bruxelles: le glissement rhétorique russe
Pourtant, la rhétorique russe n’a pas toujours été dans le registre utilisé aujourd’hui. Avant que l’Arménie n’accélère le processus légal vers une intégration européenne, la Russie promouvait encore en 2025 la rhétorique de l’auto-détermination du pays dans ses choix stratégiques, appuyée par la volonté populaire. En février 2025, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov avait ainsi reconnu que le désir de l’Arménie de rejoindre l’Union Européenne était un droit souverain, tout en soulignant que le peuple arménien continuait effectivement de bénéficier de l’adhésion à l’EAEU et de l’intégration économique eurasiatique. Dans la même logique, le vice-Premier ministre russe Alexey Overchuk a affirmé le 1er septembre 2025 que la question de la compatibilité entre l’EAEU et le modèle européen devrait être tranchée non seulement institutionnellement mais aussi politiquement par les citoyens arméniens, en déclarant : “le choix d’Erevan entre EAEU et Union Européenne doit être fait par le peuple, en tenant compte de tous les facteurs”.
Alors même que ce scénario a été suivi par l’Arménie pour proposer le projet de loi sur l’accession à l’Union Européenne, la Russie semblerait aujourd’hui faire volte-face dans sa communication diplomatique. Après avoir encouragé la libre-détermination du peuple arménien sur la question européenne, les officiels russes sembleraient développer un argumentaire visant à appuyer la théorie d’une ingérence européenne sur les aspirations de l’Arménie. C’est ce qu’a explicitement mentionné le représentant russe sur les questions européennes Vladislav Maslennikov, lors de son allocution du 30 janvier 2026. Il a déclaré que l’Union européenne, qui se serait rapidement transformée en “bloc militaro-politique agressif”, initiait un “rapprochement forcé” avec l’Arménie dont le “parcours stratégique vise à une confrontation avec la Russie”.
En filigrane des échanges diplomatiques entre les deux gouvernements pourraient transparaître les accusations envers la Russie de mettre en place des campagnes massives d’ingérence informationnelle en Arménie, en amont des élections législatives de juin 2026. C’est ce qu’a révélé l’entreprise américaine de lutte contre la désinformation Newsguard, dans un rapport publié en Novembre 2025. Nikol Pashinyan et son gouvernement ont reconnu publiquement l’existence de “menaces hybrides” à l’approche des élections, et ont formellement demandé un soutien à l’Union européenne dans ce cadre. C’est ce qu’a déclaré la haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas, le 15 décembre 2025. Sergey Lavrov a répondu à ces accusations lors de sa conférence du 20 janvier 2026, affirmant que ce narratif est en réalité encouragé par l’Union Européenne. Il a ajouté n’avoir ”aucun doute que la bureaucratie de Bruxelles [forcerait] les autorités arméniennes à tirer le maximum des fonds européens alloués à la lutte contre ces menaces”, allant jusqu’à accuser l’Union Européenne d’inciter les autorités arméniennes à manipuler les élections à venir pour favoriser des résultats pro-européens.
Le glissement de la rhétorique russe, passant d’une reconnaissance du droit souverain de l’Arménie à choisir sa voie à une insistance sur l’ingérence supposée de Bruxelles, met en lumière la montée des tensions narratives autour du rapprochement européen d’Erevan. Cette évolution reflète la perception russe d’un défi géopolitique croissant et contraste avec la stratégie arménienne de diversification, qui vise à renforcer ses relations avec l’Union Européenne tout en maintenant des marges de manœuvre face à l’influence russe. La tenue du huitième sommet de la Communauté politique européenne, prévue en mai 2026 à Erevan, semble confirmer la volonté de l’Arménie d’institutionnaliser davantage ses relations avec l’Union Européenne. Celle-ci continuerait donc de poursuivre son rapprochement avec ses partenaires occidentaux, quel que soit le positionnement russe, et malgré ses mises en garde.
À propos de l'auteur
Lou Terzian
Titulaire d’un Master en Relations internationales et diplomatie, Lou Terzian est spécialisée en communication institutionnelle et stratégique en contexte international. Elle a travaillé au sein d’organisations humanitaires et multilatérales, notamment en Arménie et aux Nations Unies à Genève. Elle s’intéresse aux dynamiques d’influence et de lutte informationnelle, ainsi qu’aux politiques de coopération européenne dans le Sud-Caucase et en Asie centrale.



