Ouragan et embargo américain : Cuba dans la tourmente

Ouragan et embargo américain, Cuba dans la tourmente
Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, les États-Unis lançaient l’opération « Absolute Resolve » contre le Venezuela, capturant le président Nicolás Maduro et mettant fin à l’un des derniers grands soutiens énergétiques de Cuba. Pour l’île des Caraïbes, déjà meurtrie par l’ouragan Melissa en octobre 2025 et soumise depuis des décennies à un embargo américain, ce nouveau coup de force marque le début d’une spirale humanitaire sans précédent depuis la chute de l’URSS.
L’ouragan Melissa, des besoins humanitaires conséquents
Fin octobre 2025, l’ouragan Melissa a frappé Cuba de plein fouet, touchant plus de deux millions de personnes, soit environ un habitant sur cinq à travers tout le pays. Les destructions ont été massives : infrastructures électriques endommagées, cultures ravagées, habitations détruites. En novembre 2025, les Nations Unies à Cuba ont lancé un plan d’action d’urgence nécessitant 74 millions de dollars. Deux mois plus tard, ce plan n’est financé qu’à hauteur de 23 %, laissant la grande majorité des besoins humanitaires sans réponse.
La transition énergétique constituait déjà, avant même la crise vénézuélienne, une priorité absolue pour les équipes de l’ONU présentes sur l’île. L’ouragan n’a fait qu’aggraver une situation déjà précaire, marquée par des coupures d’électricité généralisées et un réseau électrique en lambeaux.
L’étranglement programmé du blocus pétrolier
L’intervention américaine au Venezuela en décembre 2025 a précipité Cuba dans une crise énergétique d’une ampleur inédite. Le pétrole vénézuélien représentait environ 61 % (25 % de pétrole en provenance du Mexique pour le deuxième plus gros exportateur) de la demande énergétique cubaine en 2025. Depuis décembre 2025, ces livraisons ont cessé. Le président cubain Miguel Díaz-Canel l’a reconnu publiquement, avertissant que le pays revivait les heures sombres de la Période Spéciale des années 1990.
Washington a ensuite franchi un palier supplémentaire. Le 29 janvier 2026, le président Trump signait le décret présidentiel 14380, déclarant une « urgence nationale » et instaurant un blocus formel sur les importations de pétrole vers Cuba. Plus grave encore, les États-Unis ont menacé d’imposer des droits de douane punitifs à tout pays, y compris des alliés, qui fournirait des hydrocarbures à l’île. Le Mexique, second fournisseur historique de Cuba, a temporairement suspendu ses livraisons le 27 janvier 2026, la présidente Claudia Sheinbaum qualifiant cette décision de « souveraine » tout en mettant en garde contre une possible crise humanitaire.
Les conséquences sur le terrain sont immédiates et documentées. Selon le Bureau des droits de l’homme des Nations Unies (HCDH), la pénurie de carburant a perturbé l’approvisionnement en eau potable, les soins médicaux, l’alimentation et les services essentiels. À La Havane, seulement 44 des 106 camions-poubelles municipaux sont encore en mesure de fonctionner. Le 9 février 2026, Cuba a annoncé ne plus pouvoir ravitailler les avions étrangers dans ses aéroports, conduisant Air Canada, puis les compagnies russes Rossiya et Nordwind, à suspendre leurs liaisons vers l’île.
L’ONU tire la sonnette d’alarme
Les réactions au sein du système des Nations Unies ont été vives et unanimes. Le 6 février 2026, le porte-parole du Secrétaire général, Stéphane Dujarric, a averti que « la situation humanitaire à Cuba va s’aggraver, voire s’effondrer, si ses besoins en pétrole ne sont pas satisfaits ». Le Secrétaire général Antonio Guterres a rappelé que l’Assemblée générale réclame la levée de l’embargo américain depuis plus de trente ans, en 2025, elle a encore voté en ce sens à 165 voix contre sept.
Le 13 février 2026, la porte-parole du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, Marta Hurtado, a relayé les vives préoccupations du Haut-Commissaire Volker Türk, pointant les effets combinés d’un embargo de longue date, de phénomènes météorologiques extrêmes et de récentes mesures américaines restreignant les livraisons de pétrole.
Un embargo soixante ans d’âge, aujourd’hui renforcé
L’embargo américain contre Cuba remonte au début des années 1960. Il a été consolidé par la loi Helms-Burton en 1996, qui lui a conféré un caractère extraterritorial. Selon les calculs du gouvernement cubain, cet embargo a causé des dommages de plusieurs centaines de milliards de dollars sur six décennies. Rien qu’entre mars 2024 et février 2025, l’impact matériel aurait atteint 7,556 milliards de dollars, soit une hausse de 49 % par rapport à la période précédente.
Sous la deuxième présidence Trump, cette politique s’est radicalisée autour d’une stratégie de pression maximale. L’administration Trump a réactivé et étendu le cadre juridique de l’embargo pour que Cuba se retrouve face à un étau qui se resserre de toutes parts. Dans le même temps, les fonds de l’ONU pour la reconstruction post-Melissa restent sous-financés à 77 %, le réseau électrique demeure défaillant et l’inflation dépasse désormais les 15 %.
Des tensions qui débordent au-delà de l’île
La crise cubaine génère des tensions régionales croissantes. Le 25 février 2026, des gardes-côtes cubains ont tué quatre personnes à bord d’un bateau de pavillon américain qui avait pénétré dans les eaux territoriales de l’île près de Cayo Falcones, blessant six autres passagers. Selon La Havane, c’est le navire américain qui avait ouvert le feu en premier. Cet incident illustre le niveau de tension atteint dans les eaux caribéennes.
Sur le plan diplomatique, la condamnation du blocus s’est organisée à l’échelle régionale. En février 2026, le Mexique a envoyé deux navires d’aide humanitaire à Cuba, et la Russie a réaffirmé qu’elle continuerait à expédier du pétrole malgré les menaces américaines. Une flottille internationale baptisée « Nuestra América », organisée par Progressive International, a annoncé son intention de briser le blocus par la mer.
Vers un effondrement humanitaire ?
Cuba se trouve aujourd’hui à l’intersection de trois crises simultanées. Les séquelles d’une catastrophe naturelle dévastatrice, un embargo sexagénaire renforcé à des niveaux inédits, et les retombées directes de l’intervention américaine au Venezuela qui prive l’île d’un tiers de ses approvisionnements en hydrocarbures. L’incendie qui a touché la raffinerie Nico López à La Havane le 13 février 2026 illustre à quel point les infrastructures cubaines, à bout de souffle, peinent à résister à cette accumulation de pressions.
Comme l’a déclaré le HCDH, cibler les approvisionnements énergétiques d’une population civile au nom d’objectifs politiques constitue une violation des normes internationales les plus fondamentales. L’histoire de Cuba a été marquée par une résilience remarquable face à l’adversité. Mais face à la convergence de crises actuelles, la question de l’effondrement humanitaire que l’ONU dénonce se dirige vers un point de non-retour.
À propos de l'auteur
Nans AMAIL
Nans Amail est étudiant en Master de Relations Internationales, Sécurité et Défense. Passionné par la diplomatie multilatérale et le rôle des organisations internationales, il se spécialise dans l’étude des Nations Unies face aux menaces contemporaines et hybrides. Au sein d’EURASIAPEACE, il analyse l’évolution des formes de conflictualité et la capacité d’adaptation des institutions onusiennes.



