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Pressions iraniennes dans le Golfe.

Publié le 12/03/2026
7 min de lecture
Par Carole Massalsky
Asie de l'ouest et Monde arabe
Dubaï Marina ciblée par un drone de l'Iran

Dubaï Marina ciblée par un drone de l'Iran

Depuis le début des frappes américano-israéliennes contre l’Iran le 28 février 2026, le Golfe est devenu l’un des principaux théâtres de répercussions régionales du conflit. Dans cette guerre largement asymétrique, Téhéran mobilise l’ensemble des leviers dont il dispose afin de compenser l’écart de puissance militaire avec ses adversaires. L’Iran exerce ainsi une pression croissante sur les États voisins à travers des frappes ciblées visant non seulement les intérêts américains présents sur leur territoire, mais également des infrastructures critiques, notamment énergétiques, portuaires ou de dessalement, tout en activant la menace sur les principales routes maritimes stratégiques, au premier rang desquelles le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part essentielle du commerce énergétique mondial. Ces développements illustrent à la fois la capacité de nuisance régionale de l’Iran et le risque d’une déstabilisation plus large des équilibres énergétiques et économiques internationaux, faisant planer la perspective d’une crise aux répercussions potentiellement globales.

Frappes iraniennes contre les États du Golfe

Depuis le début des attaques américano-israéliennes contre l’Iran le 28 février, plus de 2000 frappes iraniennes auraient visé les six États du Conseil de coopération du Golfe (l’Arabie saoudite, Oman, le Koweït, Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Qatar), mais malgré l’ampleur de ces attaques, aucun de ces pays n’a riposté, craignant une escalade régionale qui pourrait porter davantage atteinte à leur économie et menacer leur stabilité politique.

Le 9 mars, les Émirats arabes unis ont ainsi réaffirmé qu’ils ne participeraient à aucune attaque contre l’Iran depuis leur territoire et qu’ils ne souhaitaient pas être entraînés dans ce conflit. Cette position s’inscrit dans la ligne suivie par les États du Golfe depuis le début de la crise : éviter toute implication directe, tenter de contenir l’escalade et privilégier autant que possible la voie diplomatique.  Pourtant, selon Jamal Al Musharakh, ambassadeur des Émirats arabes unis auprès des Nations Unies à Genève, les Émirats auraient subi à eux seuls au 9 mars, et depuis le début des offensives américaines et israéliennes contre l’Iran pas moins de 1400 attaques attribuées à Téhéran, un nombre supérieur au total subi par l’ensemble des autres pays du Golfe réunis, incluant des tirs de missiles et des frappes de drones visant notamment des infrastructures stratégiques telles que des usines de dessalement ou des installations énergétiques.

Dans ce contexte, un sentiment d’injustice et d’incompréhension se développe dans plusieurs pays du Golfe, entraînés dans une guerre qu’ils n’ont ni initiée ni soutenue mais dont ils risquent de subir les premières conséquences en matière de sécurité et d’économie. Les excuses formulées par le Président iranien Massoud Pezeshkian à l’égard des pays voisins ont surpris de nombreux observateurs mais semblent refléter la volonté de Téhéran de signifier qu’il ne souhaite pas transformer le conflit actuel en une confrontation régionale ouverte, tout en suggérant que la pression exercée sur les États voisins constitue un moyen indirect de peser sur les États-Unis et leurs alliés face à l’asymétrie militaire qui les oppose.

Plus généralement, ces frappes contre des cibles situées dans les pays du Golfe, incluant des attaques contre des infrastructures pétrolières en Arabie saoudite, à Bahreïn et aux Émirats arabes unis, ainsi que contre des infrastructures gazières au Qatar, semblent s’inscrire dans une stratégie iranienne à double tranchant. L’Iran semble miser sur le fait que ces attaques pourraient accroître la pression régionale sur les États-Unis et leurs partenaires afin d’obtenir un cessez-le-feu, même si une telle stratégie comporte le risque inverse, de pousser les États du Golfe à se rapprocher davantage de Washington et de ses alliés face à une menace directe contre leurs infrastructures critiques. Cette capacité de pression iranienne repose en grande partie sur les capacités balistiques de l’Iran. Le pays dispose en effet de l’un des arsenaux de missiles les plus importants et diversifiés du Moyen-Orient, comprenant plusieurs milliers de missiles de courte et moyenne portée capables d’atteindre Israël, les pays du Golfe ainsi que les bases américaines dans la région. Si une partie de ce stock a été utilisée lors de la guerre des douze jours de juin 2025, ce sont surtout ceux de moyenne portée, permettant d’attaquer Israël, qui ont été employés, alors que les missiles de courte portée (moins de 1000 km) et davantage destinés à cibler les intérêts américains dans le Golfe arabo-persique, ont en revanche été relativement peu utilisés lors du conflit de juin 2025 ; Israël n’avait par ailleurs pas fait de leur neutralisation une priorité.

Le détroit d’Ormuz comme levier de pression stratégique

Depuis quelques jours, un autre levier de pression iranien, à la fois régional et international, est également devenu central : le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole consommé dans le monde, près d’un tiers du pétrole transporté par voie maritime, ainsi qu’environ 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié. L’Iran a ainsi averti que le pétrole ne serait plus exporté du Golfe tant que les États-Unis et Israël poursuivraient leurs bombardements, entraînant une hausse des prix du pétrole, et plus largement, de l’énergie et faisant planer le risque d’une nouvelle crise énergétique aux répercussions potentiellement mondiales. Au-delà de l’augmentation des coûts de l’énergie, cette situation pourrait également entraîner une hausse du prix des engrais, des denrées alimentaires de base et du transport maritime, notamment en raison de l’augmentation des primes d’assurance et des frais de fret, qui se répercuterait sur le prix des produits alimentaires à l’échelle mondiale, affectant en premier lieu les populations les plus fragiles. Ces tensions illustrent plus largement la vulnérabilité des grands points de passage maritimes stratégiques et leur capacité à perturber les chaînes d’approvisionnement et les marchés mondiaux des matières premières.

Vers une recomposition de l’architecture de sécurité du Golfe

À l’inverse, cette guerre pourrait également conduire les États du Golfe à réévaluer leur dépendance sécuritaire vis-à-vis des États-Unis et, à plus long terme, à envisager de nouveaux arrangements de sécurité régionale incluant l’Iran, même si la confiance envers Téhéran est profondément entamée. Depuis des décennies, la relation entre Washington et les monarchies du Golfe repose sur un échange stratégique hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale, souvent associé au pacte de Quincy de 1945 entre le Président Roosevelt et le roi Abdelaziz d’Arabie saoudite : la garantie de sécurité américaine en échange de la stabilité des approvisionnements énergétiques. Ce cadre s’est progressivement traduit par une interdépendance profonde, les États du Golfe investissant des milliards de dollars chaque année dans l’achat d’armes.

Le conflit actuel pourrait cependant fragiliser cet équilibre, certains États pouvant estimer que la protection américaine ne leur fournit plus les garanties attendues ; un sentiment déjà apparu après l’absence de riposte américaine aux attaques de drones et de missiles contre les installations pétrolières saoudiennes en 2019. La frustration croissante face à un conflit perçu comme largement façonné par Israël et engagé par Washington sans réelle consultation renforce également l’impression que les intérêts des pays du Golfe n’ont pas été pleinement pris en compte.

Dans ce contexte, plusieurs analystes estiment que la crise actuelle pourrait accélérer une recomposition plus large de l’architecture de sécurité au Moyen-Orient, les États du Golfe cherchant à réduire leur vulnérabilité face aux rivalités entre puissances et à adopter à l’avenir une approche stratégique plus équilibrée entre les États-Unis et l’Iran.

À propos de l'auteur

Photo de Carole Massalsky

Carole Massalsky

Doctorante en géostratégie et géopolitique à l’Académie de Géopolitique de Paris, chercheuse associée sur le Moyen-Orient et référente Irak à l’EISMENA, coordinatrice de la veille « Asie de l’Ouest et monde arabe » et membre du comité de rédaction d’EurasiaPeace.

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