La Russie fait face à l’épineuse question venezuelienne

Interlocuteurs de la Russie avec l'actuelle présidente du Venezuela
Le 3 janvier, les forces armées américaines ont attaqué le Venezuela, et enlevé leur président, Nicolás Maduro. Immédiatement, la diplomatie russe a répondu par un communiqué de presse, condamnant l’intervention étatsunienne. «Dans les circonstances actuelles, il est particulièrement important d’éviter toute escalade, et de se concentrer sur une résolution par le dialogue», exige ledit communiqué. Une seconde publication, plus tard dans la journée, a demandé à l’administration Trump de libérer le président Maduro et son épouse, invoquant la souveraineté vénézuélienne pour une telle demande.
Les réactions de la Russie à l’attaque contre le Venezuela
Au-delà de l’atteinte au droit international, la Russie voit dans l’attaque américaine une agression à l’encontre d’un de ses partenaires principaux, en Amérique du Sud. Le Venezuela a soutenu la Russie face aux sanctions européennes, son économie étant elle-même affaiblie par les sanctions américaines qui la visent. Tout comme le Kremlin, Caracas utilise une «flottille fantôme» pour exporter son pétrole en contournant les sanctions, tel que rapporté par la BBC. D’un point de vue diplomatique, les liens entre les deux pays sont donc forts : le 7 mai 2025, Moscou et Caracas signaient un traité de Partenariat Stratégique et de Coopération, ratifié ensuite quelques mois plus tard.
Parmi les clauses de ce traité, le Venezuela a accepté de laisser l’entreprise russe Rosoboronexport, contrôlée par le gouvernement de Vladimir Poutine, implanter une usine de munitions sur son territoire. D’après l’agence de presse étatique TASS, environ 70 millions de cartouches de 7.62 mm (utilisées par les fusils de type Kalachnikov), pourraient être produites annuellement par l’usine en question.
Le renversement du président Maduro est donc un revers significatif pour la Russie. Déjà, le 7 janvier, les autorités américaines ont saisi un vaisseau battant le pavillon russe et transportant du pétrole vénézuélien, dans l’Atlantique nord, provoquant une nouvelle condamnation de la part de la Russie. Avec les évènements de Caracas, Moscou perd un allié précieux dans l’hémisphère ouest, mais continue de soutenir l’héritage du président déchu.
Le 6 janvier, la diplomatie russe a publié un nouveau communiqué, reconnaissant le gouvernement de Delcy Eloína Rodríguez Gómez, nommée présidente la veille. Cette dernière, précédemment vice-présidente du pays, s’était entretenue par téléphone avec Sergueï Lavrov le jour de l’attaque. Pourtant, Vladimir Poutine ne s’est pour l’instant pas exprimé sur la question vénézuélienne, près de deux semaines après le lancement de l’attaque américaine. Cette situation rappelle la chute de Bachar el-Assad, en Syrie ; une fois le président déchu évacué en Russie, Moscou s’était montrée relativement silencieuse sur la chute du pouvoir baasiste. Par pragmatisme, la puissance eurasienne avait adopté une position modérée sur le nouveau pouvoir en place, pour gagner du temps et sécuriser ses intérêts (notamment ses bases militaires) au Proche-Orient.
Un équilibre à trouver dans les relations entre Russie et Etats-Unis à l’origine du silence de Poutine
Cette modération s’explique, notamment, par le besoin de conciliation avec le rival américain, principalement en raison du dossier ukrainien. Tout comme la politique étrangère de Vladimir Poutine, l’administration Trump adopte une conception de l’ordre international divisé en zones d’influence : l’Amérique latine est, depuis l’apparition de la doctrine Monroe au XIXème siècle, considérée comme le pré carré des Etats-Unis. L’intervention au Venezuela n’est pas sans rappeler l’opération Just Cause (jusque dans son nom, Absolute Resolve), comme le rappelle le journal The Conversation. En 1989, les forces spéciales américaines avaient capturé le président du Panama, Manuel Noriega, officiellement car ce dernier laissait libre cours au trafic de drogue dans le pays. Officieusement, le président Noriega, autrefois soutenu par la CIA, avait cessé de s’aligner sur les Etats-Unis, et avait adopté une politique étrangère hostile à leur égard.
Le Venezuela étant un ennemi avéré de Washington dans sa propre zone d’influence, et en raison de ses importantes réserves de pétrole, les Etats-Unis espèrent pouvoir placer un gouvernement plus favorables à leurs intérêts à Caracas. La doctrine russe obéit à la même conception du monde, considérant la zone eurasiatique (et plus spécifiquement, des pays tels que l’Ukraine, la Biélorussie ou encore la Géorgie) comme faisant partie de sa propre zone d’influence, sur laquelle sa politique doit primer. Ainsi, en échange de sa neutralité sur la question vénézuélienne, le gouvernement de Vladimir Poutine espère probablement que les Etats-Unis feront preuve d’une plus grande souplesse sur le dossier ukrainien. Cette rhétorique aide également à justifier l’invasion de 2022 ; en partant de ce postulat, si les Etats-Unis ne reçoivent que peu d’opposition à leur frappe sur le Venezuela, alors par extension, la Russie ne mérite pas les critiques qu’elle a subies pour sa propre ingérence en Ukraine.
Néanmoins, la souplesse américaine vis-à-vis de la Russie n’est pas une garantie. Si Donald Trump se montre plus clément envers le Kremlin que ses prédécesseurs, les deux pays ne sont pas entièrement alignés sur leurs plans pour l’Ukraine, les Etats-Unis souhaitant tout de même garder des liens (ne serait-ce que pour des raisons économiques) avec le pays. En réalité, l’attaque du Venezuela peut également être considérée comme un aveu de faiblesse pour le Kremlin, qui éprouve des difficultés à protéger ses alliés les plus lointains. Le Moscow Times ainsi que le New York Times, ont révélé que Caracas était équipée de systèmes de missiles russes pour assurer sa protection. Au cours de l’attaque américaine du 3 janvier, ces systèmes étaient désactivés ou défaillants, pour des raisons encore inconnues. Cependant, deux hypothèses sont avancées : tout d’abord, en raison des sanctions visant le Venezuela et la Russie, il est possible que des composants nécessaires à l’utilisation de ces systèmes armés aient été absents, ou défaillants. Mais dans un second temps, il est possible que la Russie ait tout simplement refusé de garder ces systèmes d’armes opérationnels, justement par peur de provoquer les Etats-Unis.
La capacité de protection russe vis à vis de ses alliés en question
Quoi qu’il en soit, cet échec prouve que la Russie n’est pas capable de protéger efficacement ses alliés ou ne le souhaite pas au-delà d’un certain point, lorsque ceux-ci sont trop éloignés de sa zone d’influence. Ainsi, bien que son positionnement modéré vis-à-vis de l’intervention américaine puisse s’expliquer par ses propres intérêts, le jeu est risqué vis à vis de ses relations avec les autres alliés russes dans la région. Le Nicaragua, Cuba ou encore la Bolivie ont des positions plutôt favorables au Kremlin, mais The Guardian a rapporté que Marco Rubio, le Secrétaire d’Etat américain, avait déclaré que Cuba devait se sentir inquiétée par les événements à Caracas. Il n’est donc pas garanti que face à l’influence du géant américain, la Russie ne perde pas sa crédibilité pour ses alliés latino-américains.
À propos de l'auteur
Enzo PADOVAN
Biographie non renseignée



