L’intégration de la Russie au corridor trans-pacifique en marche

Huitième réunion de la Commission Russie Brésil pour le développement
Le Forum d’Affaires russo-brésilien est organisé à Brasilia
Le 5 février, le Premier Ministre russe, Mikhaïl Mashustin, s’est rendu au Brésil pour rencontrer le président Lula da Silva, dans le cadre de la 8ème rencontre de la Haute Commission Russo-Brésilienne sur la Coopération. En parallèle, un Forum d’Affaires a été organisé entre les deux pays le même jour, qui vient compléter cette Haute Commission. Selon le gouvernement russe, 35 entreprises majeures russes ont participé à ces échanges, qui s’expliquent notamment par l’importance du commerce entre Moscou et Brasilia.
En 2025, ce dernier s’élevait à 11 milliards de dollars, avec une balance commerciale excédentaire pour la Russie. En particulier, Moscou est un fournisseur important de fertilisants, dont le Brésil, grand producteur agroalimentaire, dépend pour sa propre économie, comme l’indique le média TV BRICS. En échange, la Russie obtient un approvisionnement en café, en viande, en sucre, ou d’autres produits qu’elle a du mal à produire, sur son propre territoire. Néanmoins, d’autres firmes des secteurs pharmaceutiques, énergétiques ou encore financiers étaient présentes.
D’après le média Russia’s Pivot to Asia, un plan commun de coopération entre les deux pays a été adopté. Parmi les points du plan, le nucléaire a pris une place importante ; Rosatom est, en effet, un fournisseur important pour le Brésil. Malgré des réserves importantes en Amérique du Sud (Brasilia détient la 6ème réserve mondiale d’uranium, selon le Brazilian Journal of Radiation Sciences), le Brésil ne dispose que de deux réacteurs opérationnels, et d’une seule mine d’uranium sur son propre sol.
En mai 2025, la construction de petits réacteurs modulables a été annoncée, en partenariat avec Rosatom. Mais d’après la World Nuclear Association, le nucléaire représente 2% de la production énergétique brésilienne, un chiffre dérisoire comparé au potentiel que détient le pays.
Dès lors, le gouvernement du président Lula, qui tente d’équilibrer sa croissance avec ses objectifs climatiques, peut voir le nucléaire comme une solution à long terme pour son secteur énergétique, mais reste pour l’instant dépendant de la Russie. De plus, l’import d’uranium a aussi des usages plus variés, notamment dans le secteur de la santé (imagerie médicale, par exemple). La coopération avec Rosatom est donc vu comme une solution à moyen terme, tant que le Brésil ne pourra pas exploiter davantage ses propres réserves.
Les sources d’approvisionnement, le vrai sujet de la rencontre entre la Russie et le Brésil
Cependant, une autre question, en toile de fond, se dégage de ces échanges, à savoir la sécurisation du commerce et des sources d’approvisionnement. La visite russe au Brésil s’inscrit dans un contexte particulier, de tensions évidentes sur cette question. En juillet 2025, la Maison Blanche a approuvé des droits de douane supplémentaires à l’encontre du Brésil (jusqu’à 40%), en réponse à l’actualité brésilienne (procès de Jair Bolsonaro, ancien président et allié de Donald Trump), avant de les lever quelques mois plus tard, en novembre. Pour le Brésil, ces quelques mois de tarifs élevés ont cependant eu des retombées économiques conséquences, qui illustrent l’incertitude permanente quant au commerce avec les Etats-Unis.
De même, la Russie est visée par des sanctions de la part du monde occidental, qui l’ont forcé à diversifier ses sources d’approvisionnement pour divers biens (notamment pour ses composants électroniques, ou l’aviation). Ces phénomènes, couplés à l’actualité internationale (guerre commerciale sur les terres rares, entre la Chine et l’Occident, ou encore le blocus américain autour de Cuba), révèlent un réel risque autour des sources d’approvisionnement et du commerce. Quand une décision de justice brésilienne peut sérieusement compromettre ses exports les plus importants, il est compréhensible que le gouvernement de Lula cherche des partenaires alternatifs, avec lesquels ses échanges sont assurés.
Dans cette optique, le Kremlin s’intéresse de près au corridor trans-pacifique, un projet porté conjointement par le Brésil et la Chine. Cette initiative vise à créer une ligne d’échange plus étroite entre les deux puissances, notamment via la construction d’une voie ferrée reliant le port de Chancay, au Pérou, à la frontière brésilienne.
Prévu pour une entrée en service en 2028, ce réseau ferroviaire permettra de réduire considérablement les trajets d’acheminement entre les deux partenaires. La Russie, qui développe davantage ses régions orientales, autour de Vladivostok, souhaite soutenir le développement du port de Chancay, et ainsi pouvoir relier également le Brésil par des chemins plus courts. En définitive, face à la pression montante imposée sur les sources d’approvisionnement, les BRICS+ tentent de trouver des alternatives pour sécuriser leurs propres intérêts.
La défense tanzanienne se rapproche du Kremlin
Le 9 février, le ministre des Affaires étrangères tanzanien, Mahmoud Thabit Kombo, a rencontré Sergueï Lavrov à Moscou. D’après la diplomatie russe, la conversation a surtout porté sur la préparation de la prochaine commission Russo-Tanzanienne sur la coopération économique (mai 2026), et sur le troisième forum russo-africain, prévu pour cette année.
Pour la Russie, la Tanzanie représente un point d’entrée dans les marchés de la Communauté d’Afrique de l’Est, dont la Tanzanie est un des principaux acteurs. La coopération économique entre les deux pays, surtout du point de vue commercial, revêt donc une importance stratégique.
Mais la coopération en matière de défense prend également une place de plus en plus importante. Le 23 février, à l’occasion du Jour du Défenseur de la Patrie, une fête russe qui célèbre l’armée et ses soldats, une réception a été organisée à l’ambassade de Russie en Tanzanie. D’après une publication Instagram publiée après l’événement, de nombreux officiers supérieurs tanzaniens ont participé à cette réception, et la question de la coopération militaire entre les deux pays a été abordée avec les diplomates présents.
Près de 300 soldats tanzaniens suivent actuellement une formation dans les universités militaires russes, et ce chiffre risque d’augmenter significativement dans les prochaines années, au fur et à mesure du rapprochement entre les armées des deux pays.
Accord entre la Russie et le Burkina Faso : un bilan mitigé pour la défense russe au Sahel ?
Le 12 février, une délégation burkinabè est arrivée à Moscou. Un accord bilatéral a été signé entre le Burkina Faso et la Russie, préparant les prochaines étapes de la coopération avec les autres membres de l’Alliance des Etats du Sahel. L’AES, constituée du Burkina Faso, du Mali et du Niger, s’est désormais radicalement alignée sur Moscou et la Chine, ses deux plus grands alliés à l’international.
Pour ces Etats, et pour le Burkina Faso particulièrement, le bilan de l’action russe reste particulièrement mitigé. Près d’un millier d’agents de l’Africa Corps, le groupe militaire privé russe intervenant en Afrique, sont déployés au Sahel, mais la lutte contre le djihadisme y est toujours plus complexe. D’après l’édition 2025 du Global Terrorism Index, un rapport annuel mesurant l’impact du terrorisme, le Sahel compte 5 des 10 pays les plus affectés par le terrorisme, avec le Burkina Faso comme pays le plus touché à l’échelle mondiale.
En novembre 2025, le magazine African Defense Forum rapportait qu’environ 60% du Burkina Faso était contrôlé par les djihadistes, principalement les régions orientales et septentrionales. Malgré la présence de l’Africa Corps, la sécurité de Ouagadougou est actuellement compromise ; pire encore, depuis 2024 et l’offensive ukrainienne dans l’oblast de Koursk, une partie des agents de l’Africa Corps présents au Sahel en ont été retirés.
L’effort de guerre russe en Ukraine, ainsi que les efforts d’isolement menés par l’Occident, drainent la capacité d’action des mercenaires au Sahel. Malgré ses investissements au Sahel, la première faille de l’action russe réside dans son soutien aux juntes militaires. Au Burkina Faso, la gouvernance faible de l’armée, couplée à des politiques sécuritaires très agressives, n’a fait qu’aggraver les problèmes déjà existants et encourager les mouvements djihadistes. Au final, l’action russe n’obéit qu’à une logique de déstabilisation de l’influence française en Afrique, et dans un objectif court-termiste d’appropriation des ressources naturelles locales.
Cette incapacité russe à assurer la sécurité de ses partenaires sahéliens, après une demie-décennie de présence militaire, pourrait bien coûter cher au Kremlin. En mai 2025, déjà, des manifestations pro-démocratiques avaient eu lieu au Mali, dénonçant la junte militaire et ses mesures liberticides. Si les juntes venaient à tomber, soit par un mouvement pro-démocratique, soit par une offensive djihadiste majeure, la Russie ne serait probablement pas capable d’assurer la sécurité de ses alliés africains, comme elle n’a pas pu le faire pour la Syrie. Même l’échec de la protection du Venezuela, illustre l’incapacité chronique de Moscou à soutenir efficacement les Etats associés, lorsque ceux-ci sortent de sa zone d’influence traditionnelle.
À propos de l'auteur
Enzo PADOVAN
Biographie non renseignée



