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L’influence de la Russie en Asie de l’ouest gravement menacée par le conflit iranien

Publié le 12/03/2026
11 min de lecture
Par Enzo PADOVAN
Russie
L'ambassadeur iranien en Russie, Kazem Jalali, en compagnie de Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov.

L'ambassadeur iranien en Russie, Kazem Jalali, en compagnie de Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov.

Dans la nuit du 27 au 28 février 2026, l’armée israélienne, soutenue par les Etats-Unis, a lancé une attaque de grande envergure sur l’Iran. Face à une instabilité croissante en Asie de l’ouest, la Russie se retrouve dans une position délicate, qui pourrait lui faire perdre encore davantage d’influence dans la région, pour des gains probablement assez maigres.

Le nucléaire iranien comme point de départ : une position russe assez nuancée

Dans les semaines qui ont précédé les frappes israéliennes, des négociations avaient eu lieu entre les Etats-Unis et l’Iran, autour du programme iranien de Téhéran. Le 19 février, l’administration de Donald Trump avait transmis un ultimatum à la partie iranienne. Cet ultimatum reposait, selon le média The Conversation, sur trois points-clés : démantèlement immédiat du programme nucléaire iranien, limitation de l’arsenal balistique, et arrêt du soutien iranien aux groupes terroristes au Proche-Orient (Hamas, Hezbollah, ou encore Houthis au Yémen).

La partie américaine a offert dix à quinze jours à la partie iranienne pour étudier ces propositions. Le lendemain, Sergueï Lavrov a échangé par téléphone avec son homologue iranien, Abbas Araghchi. La partie russe a réaffirmé son soutien au programme nucléaire civil de Téhéran, et sur les négociations avec les pouvoirs occidentaux. L’Iran et la Russie ont signé un protocole d’accord permettant la construction de petits réacteurs nucléaires, en septembre dernier, un projet d’ailleurs chapeauté par l’entreprise d’Etat Rosatom.

Cependant, ce soutien affiché a ses limites. Depuis les premières négociations autour du nucléaire iranien, en 2015, la partie russe s’est toujours fermement opposée à une militarisation de ce programme. D’après le gouvernement de Vladimir Poutine, le risque d’un embrasement des tensions au Moyen-Orient, et le respect du Traité de Non-Prolifération, outrepassaient la rhétorique souverainiste de l’Iran. De plus, d’après le Bulletin of the Atomic Scientists, la Russie a demandé une stricte coopération de Téhéran avec les autorités de l’AIEA. Moscou, à plusieurs reprises, s’est également proposée pour mener une médiation avec les différentes parties.

La relation russo-iranienne a toujours été endommagée par le risque d’une dérive militariste du programme nucléaire de Téhéran. Mais face à la pression des sanctions occidentales, Moscou n’a pas hésité à enrichir ses liens avec l’Iran, notamment sur le volet atomique. L’Iran, en compagnie de la Syrie avant la chute de Bachar al-Assad, a souvent été vue comme un allié précieux du Kremlin au Moyen-Orient ; justifiant ainsi une position cherchant la médiation plutôt que la condamnation.

Début du conflit : une réaction russe alignée sur l’Iran et la Chine

Malheureusement, avant l’expiration de l’ultimatum, les forces israéliennes et américaines ont mené des frappes aériennes à travers l’Iran. Dès le 1er mars, après la mort de l’Ayatollah Khamenei, la diplomatie russe a publié un communiqué présentant ses condoléances à la famille du défunt guide suprême. « La Fédération de Russie condamne fortement et sans équivoque la pratique des assassinats politiques et la chasse aux dirigeants d’États souverains », affirme le communiqué, avant d’appeler à une désescalade immédiate, et au strict respect des normes internationales.

Le lendemain, la Russie signait également un communiqué de l’Organisation de Coopération de Shanghai, aux côtés de pays comme l’Inde ou encore la Chine. « Les Etats-membres de l’OCS soulignent la nécessité d’assurer la souveraineté, la sécurité, et l’intégrité territoriale de l’Iran », peut-on lire sur le document.

Dans les deux cas, le Kremlin a condamné l’intervention armée en Iran. Toutefois, la formulation des communiqués est intéressante. Ni l’un ni l’autre, ne condamnent explicitement la riposte de Téhéran sur des cibles de la Péninsule Arabique. La Russie invite effectivement à la désescalade, mais ne met pas sur le même pied d’égalité l’attaque occidentale (qu’elle condamne), et la riposte iranienne ; quand bien même celle-ci a touché des cibles civiles.

Au contraire, le communiqué du 1er mars semble davantage s’inquiéter de l’arrêt des exportations d’hydrocarbures, que des dégâts engendrés par le conflit en-dehors de l’Iran, et du risque de représailles de la part des groupes armés alignés sur Téhéran. Ou du moins, la Russie perçoit cette réponse comme de la légitime défense, de la part du régime iranien.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement de Vladimir Poutine refuse de condamner les violences de la part du régime. Au cours des émeutes en Iran, entre décembre 2025 et début 2026, le régime islamique s’en est violemment pris aux manifestants. L’ONG Human Rights Watch avait publié, le 16 janvier, un bulletin accusant le régime iranien d’avoir tué ou blessé plusieurs milliers de manifestants, mais aussi d’opposants ou de témoins n’ayant pas directement pris part aux émeutes.

L’Iran a continuellement accusé les puissances occidentales d’être à l’origine de ces événements, et ne reconnaît qu’un nombre limité de pertes civiles. Ces dernières ne seraient survenues, toujours d’après le gouvernement iranien, dans des affrontements avec les forces de sécurité du pays, qui n’auraient fait qu’agir en légitime défense.

En dépit de ces actions, Maria Zakharovka, la porte-parole de la diplomatie russe, n’avait condamné que l’influence occidentale sur ces manifestations. « Les dynamiques changeantes de la situation politique intérieure en Iran, couplée au récent déclin des manifestations alimentées artificiellement, pave le chemin pour un optimisme prudent, concernant une stabilisation graduelle de la situation », affirmait la diplomate.

La Russie a donc, depuis le début de la crise en décembre, accusé l’Occident d’alimenter les heurts à Téhéran, sur le modèle des Révolutions de couleur. Toute réponse de la part du régime, aussi violente puisse-t-elle être, n’est donc vue que comme un rétablissement de la loi intérieure de l’Iran. De même que les frappes iraniennes qui ont touché la péninsule arabique, d’après le Kremlin, toute violence émanant de son allié, quoique regrettable, peut être interprétée comme de la légitime défense.

La Russie répond diplomatiquement, mais peut difficilement réagir

Cette tendance s’est poursuivie dans les jours qui ont suivi l’attaque. Le 3 mars, Sergueï Lavrov et Abbas Araghchi se sont encore entretenus par téléphone, et ont de nouveau condamné les actions israélo-américaines. La Russie s’est dite prête à participer à des pourparlers, et a considéré la protection des civils comme la priorité des efforts internationaux.

L’escalade des affrontements a également touché le Liban, où des affrontements entre le Hezbollah et les forces armées israéliennes ont eu lieu dès le 4 mars. De nouveau, la diplomatie russe a publié une déclaration en réaction, accusant Washington et Tel Aviv d’essayer « d’entraîner les [pays] Arabes dans une guerre servant des intérêts étrangers ». Les attaques menées, spécifiquement pendant le mois de Ramadan, sont perçues par le Kremlin comme une provocation directe à l’encontre du monde arabo-musulman.

Enfin, le 5 mars, l’ambassadeur iranien à Moscou, Kazem Jalali, s’est entretenu avec Andreï Rudenko, l’un des adjoints du Ministre Lavrov. Andreï Rudenko a présenté ses condoléances pour l’assassinat de l’Ayatollah, et condamné de nouveau l’agression israélo-américaine. Mais depuis le début du conflit, le Kremlin garde la position la plus éloignée possible du conflit, ne prenant parti que nominalement pour l’Iran. Cela peut s’expliquer par plusieurs raisons.

Une opportunité de distraction ?

Le 2 mars, un drone iranien a frappé l’ambassade américaine en Arabie Saoudite ; ou plus spécifiquement, l’avant-poste de la CIA qui s’y trouvait, comme l’a révélé le Washington Post le lendemain. Si une telle attaque paraît peu surprenante dans un contexte de guerre, une enquête de la part du même journal, parue quelques jours plus tard, avance la théorie selon laquelle la Russie a directement alimenté l’Iran, avec des informations sur des sites américains sensibles.

Cette accusation paraît étrange, en raison des liens avérés entre l’administration Trump, et le gouvernement de Vladimir Poutine. Pourtant, au-delà de l’alliance entre la Russie et l’Iran, il pourrait y avoir un certain intérêt à prolonger le conflit avec les Etats-Unis. En effet, l’embrasement au Moyen-Orient a attiré les regards de la communauté internationale, mais aussi les équipements militaires américains, loin du front ukrainien.

De même, le conflit a causé la fermeture totale du détroit d’Ormuz, et une montée en flèche des prix du pétrole. Or, début mars, Donald Trump a accepté de laisser l’Inde recommencer à acheter du pétrole russe. L’administration américaine avait néanmoins, un mois plus tôt, exigé un arrêt de ces importations, comme le révèle The Guardian. La levée de cette exigence correspond à un besoin pragmatique de sécuriser l’approvisionnement en pétrole, dans un contexte particulièrement sous pression.

La Russie pourrait donc bénéficier d’un conflit limité, mais prolongé, entre l’Iran et ses adversaires au Proche-Orient. Distraire les Etats-Unis permettrait au Kremlin de gagner du temps en Ukraine, et de potentiellement se délester de certaines sanctions, en stabilisant l’offre d’hydrocarbures mise à mal par les hostilités. Néanmoins, ces gains restent hypothétiques, face aux menaces bien plus concrètes que Moscou doit affronter.

Une situation objective en défaveur de la Russie

Si le régime iranien venait à être remplacé par un pouvoir plus amical envers l’Occident, la Russie se retrouverait dans une position extrêmement inconfortable au Moyen-Orient. Déjà affaiblie par la perte de la Syrie, en décembre 2024, les projets de Vladimir Poutine en Iran sont désormais compromis, si ce n’est tout bonnement effacés.

Téhéran est une pièce vitale du corridor Nord-Sud, un grand projet d’infrastructures routiers que la Russie cherche à mettre en place, afin de contourner les sanctions occidentales. Sans l’Iran, ce projet devient plus complexe ; la Russie serait alors contrainte d’envisager d’autres alternatives, ou de compter davantage sur les Etats de l’Asie Centrale, avec lesquels les relations restent teintées de méfiance.

Enfin, les fermes condamnations à l’égard d’Israël et de Washington risquent, en définitive, d’aliéner davantage ces puissances. L’administration Trump respectait, au début de son mandat, une politique plutôt conciliante vis-à-vis de la Russie ; quant à Israël, comme expliqué plus tôt, le Kremlin entretenait des liens proches avec le parti Likoud, et cherchait une politique d’équilibre entre la cause sioniste, et celle de la Palestine, depuis de nombreuses années.

Non contente de perdre un allié, et ses potentiels projets autour du Détroit d’Ormuz, la Russie risque donc de voir son influence s’effriter encore davantage au Proche-Orient. Cela menace également, par truchement, ses intérêts en Afrique, Moscou étant de plus en plus perçue comme incapable de tenir ses engagements auprès de ses alliés. Si des gains à court terme sont possibles, l’insistance de la Russie à tenir des médiations entre les belligérants s’explique moins par un souci humanitaire, que par les exigences pragmatiques de sa situation sur la scène internationale.

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